24 août 2018

38/ Poussière d'homme


Ce récit est une déclaration d'amour post-mortem. L'auteur s'adresse directement à l'homme aimé et perdu, raconte la douleur de cette perte définitive, douleur plus vive encore car incompréhensible, trop jeunes pour même pouvoir l'envisager. Il raconte aussi la rencontre, les premières vacances, les débuts d'une vie à deux, hélas trop brève, la maladie, la mort.
" Rien d'autre que la mort n'aurait pu nous séparer. Elle ne s'est pas gênée."

Bien que ce soit d'une grande tristesse c'est très beau, l'écriture douce et poétique rend le récit encore plus bouleversant. 

début:
"Ce dimanche 3 avril, au soir, tes jours d'homme m'ont filé est entre les doigts. Au presque commencement de ma vie, je t'ai perdu, toi avec qui je voulais la finir. Nous avions oublié d'être mortels, le temps nous a rattrapés. La voix blanche et la colère noire, j'ai eu beau t'appeler, tu étais déjà parti, loin. Ta vie, minuscule tourbillon de quelques lunes et soleils, cessait là de tournoyer, sur le rivage carrelé, blanc et glacé, d'un hôpital. Un an sans toi, il y a trop longtemps, il y a si peu. Mais l'absence se rit du temps, elle déchire les calendriers, dérègle les horloges, rend folles leurs aiguilles. L'absence est un compagnon fidèle qui coule désormais mes chemins d'exilés."



"Il m'apparaît que nous avons lâchement oublié de vivre avec la mort. Elle est cet objet encombrant que l'on enfouit au fond de soi. Nous la fuyons, la cachons, la nommons à demi-mot. Nous l'avons aussi dépouillée de ses rituels. En d'autres temps, la mort s'accompagnait de gestes qui venait de très loin et du partage le plus intime, on osait la regarder en face, longuement et lentement, pour mieux la dompter.
Parce qu'on craignait qu'elle ne ... plus jamais de la maison, on éteignait le feu, s'abstenait de balayer et veillait à vider les seaux et les récipients où elle aurait pu se tapir. On voilait les miroirs et on enlevait une tuile du toit afin qu'elle puisse s'échapper. Après s'être acquitté d'un jeu de porte ouverte ou fermée, on sortait de la maison pour appeler la mort et la convaincre de quitter les lieux. On sonnait le glas et, selon un circuit rigoureux, on prévenait tout le voisinage du décès de son proche. On voilait les ruches et prévenait même les animaux de la ferme de la perte du maître. Alertés, parents et voisins accouraient avec le souci d'accompagner le défunt. Les adieux duraient des jours et des jours. Aujourd'hui, on les expédie, entre deux rendez-vous, au cœur d'une ville qui ne sait pas se taire."



23 août 2018

37/ L'oiseau du bon dieu


C'est à travers les yeux d'Henry Shackleford, jeune esclave de douze ans, anti-héros, que nous suivons l'épopée de John Brown, dit le Vieux, puis Capitaine, antiesclavagiste un brin halluciné, illuminé par une foi inébranlable en Dieu et son fils Jésus, de 1856 à sa mort en 1859. Il s'est donné pour mission de libérer les Noirs du sud des États-Unis et se lance dans une véritable guerre avec son armée de renégats. 
Henry est pris pour une fille, est surnommé "Petite Échalote" et devient le porte-bonheur de Brown et de sa bande. Embarqué dans l’aventure bien malgré lui, il finira par s'attacher à ce grand personnage historique et son regard apporte au roman de la loufoquerie, un peu de férocité et beaucoup d'humanité mais il est loin d'être naïf.

Je ne connaissais absolument pas John Brown et encore moins cet épisode qui a sans doute été la première secousse abolitionniste d'envergure dans le pays. James Mc Bride nous permet de rencontrer d'autres grands personnages, tout aussi inconnus de moi d'ailleurs, Noirs ou Blancs, qui ont oeuvré sans doute avec moins de folie dans le sens de John Brown. Et ce n'est pas avec Trump que ces personnages risquent d'être mis à l'honneur!

JOHN BROWN



















 FREDERICK DOUGLAS
 quelque peu égratigné dans ce roman!



 HARRIET TUBMAN
 Bien que la rencontre soit très brève, l'auteur nous fait ressentir la forte personnalité et l'importance de cette grande Dame.




Projet de billet de 20 dollars...
 Harriet Tubman, celle que l’on surnomme « Black Moses » (Moïse Noire) sera le visage du futur billet de 20 dollars qui doit être mis en circulation vers les années 2020. C’est l’un des billets les plus utilisés par les Américains. Une manière symbolique de reconnaitre la bravoure et la détermination de cette femme noire durant la lutte contre l’esclavage et la guerre de Sécession. (de l'article de creoleways en lien ci-dessous)


 Deux articles sur le net la concernant:

https://creoleways.com/2016/04/21/harriet-tubman-lheroine-noire-abolitionniste-en-effigie-sur-le-billet-de-20-dollars-us/

https://www.la-croix.com/Monde/Ameriques/Harriet-Tubman-Moise-noire-2018-05-08-1200937448


Ce roman, fantasque et émouvant, est pour moi une très belle découverte! Au début je me suis demandée dans quel délire m'embarquait Mc Bride, mais quand j'ai compris que certains personnages et surtout que les évènements avaient vraiment existé, cela a augmenté l'intérêt et le plaisir de ma lecture.

 extraits:

p.259
"- On s'est fait rouler par un malfaisant, l’Échalote. Le diable est à l' œuvre. Mais le Seigneur estime que nous n'avons pas besoin d'entraînement pour mener notre guerre. Par ailleurs, mon grand plan est sur le point d'être déclenché. Il est temps de rassembler les reines des abeilles. On file au Canada.
- Pourquoi, Capitaine?
- Est-ce que c'est sur l'homme blanc que les Noirs peuvent compter pour mener leur guerre, Petite Échalote ? Non. C'est sur les Noirs eux-mêmes. On est sur le point de lâcher les vrais gladiateurs dans ce combat contre l'iniquité diabolique. Les chefs du peuple noir eux-mêmes. En avant."

 p.265
"-  Je m'appelle Harriet Tubman. Et je connais cet homme. (Elle fait un signe de tête en direction du Capitaine.) John Brown, il a pas à expliquer quoi que ce soit à la simple femme que je suis. S'il dit qu'il a un bon plan, c'est qu'il a un bon plan. Y a personne ici qui peut en dire autant. Il en a pris des coups, pour les gens de couleur, et il est resté debout. Il a une femme et des enfants qui meurent de faim chez lui. Il a déjà donné la vie d'un de ses fils pour la cause. Y en a combien ici qui en ont fait autant ? Il vous demande pas de nourrir ses enfants, hein ? Il vous demande pas de l'aider non plus. Il vous demande de vous aider vous-mêmes. De vous libérer vous-mêmes."

25 juillet 2018

34/ L'ours Histoire d'un roi déchu


Encore un livre passionnant de Michel Pastoureau, historien médiéviste, à la croisée de l'histoire et de la zoologie, qui tente de rendre hommage à un animal autrefois adoré et aujourd'hui en voie d'extinction, relégué dans les musées. 
De l'ours des cavernes à l'ours qu'on tente vainement de réintroduire dans nos Pyrénées, le regard que l'homme porte sur cet animal n'a cessé d'évoluer tout au long de l'histoire de l'humanité, avec un rôle prépondérant de l’Église. Mais pourquoi? Comment l'ours, d'une image de puissance suscitant l'admiration dès la Préhistoire et pendant l'Antiquité est-il arrivé à une quasi extinction?

Tout est clairement expliqué, avec de nombreux exemples concrets et en s'appuyant sur des textes historiques et je ne regrette qu'une chose: le manque d'illustrations! Heureusement, internet pallie à cette frustration! Mais j'aurais vraiment aimé un livre comme il l'avait fait pour les couleurs, rendant ses livres très beaux en plus d'être très instructifs.


18 juillet 2018

33/ Le livre des animaux


J'avais déjà lu deux livres de Mario Rigoni Stern: "Le Sergent dans la neige" et "La dernière partie de carte", dans lesquels il retraçait des souvenirs de guerre. Ce thème n'est pas des plus attractifs pourtant je les avais lus avec plaisir, certainement à cause de cette écriture sensible et humaniste.

Ici encore, il nous livre des récits mais cette fois c'est en tant qu'observateur amoureux de la nature et particulièrement des animaux qui vivent près de chez lui: les Alpes italiennes de Vénétie.
Ce bestiaire est peuplés de chiens, de chasse surtout, de chevreuils, d'insectes, d'oiseaux, de lièvres, de loirs et d'une ânesse très émouvante.
C'est attendrissant, certes, mais pas seulement. Par ses observations il ne peut que constater que l'activité humaine a un impact négatif sur la nature, même éloignée de la ville et de ses pollutions diverses, et même lorsqu'il veut bien faire, l'homme provoque un déséquilibre aux conséquences vite visibles: maladies, disparition progressive d'espèces...

perdrix bartavelles

coq de bruyère

faisans de montagne

fauvette

harfang

hibou

perdrix blanche

pic épeiche
p.75 
"Depuis toujours, l'été a été pour moi la saison la moins éclatante et la plus inerte: c'est comme si après l'explosion du printemps, suivi de la montée de la lymphe dans les végétaux et de l'amour chez les animaux, venait une pause, un repos, une méditation un peu lasse. L'été est aussi pauvre en couleurs; le bois est uniforme, les prés sont uniformes; l'air, après la fenaison, n'a plus les parfums qui caractérisent chaque heure de la journée; les oiseaux ont presque renoncer à leurs chants, dans le domaine des sons, on entend plus que le bruit de l'orage, ou celui des touristes. L'autre soir, sur le tard, le silence presque inconsistant de la nature a été ravivé pour moi par l'agréable chant du sage hibou qui saluait la nouvelle lune avant de se mettre en chasse."

17 juillet 2018

32/ lait et miel


Un peu de poésie contemporaine!
C'est d'abord un très bel objet: les textes, souvent très courts, à la manière de haïkus, sont illustrés par l'auteure elle-même, ce qui renforce le sentiment d'intimité.
Le recueil se partage en quatre parties: souffrir, aimer, rompre, guérir, quatre moments d'une vie sentimentale. Il traite de nombreux sujets dont la féminité, au centre de cette œuvre, l'estime de soi, l'inceste, la beauté du monde...
Même si la première partie est dure par ce qu'elle évoque, il s'en dégage une grande sérénité et beaucoup de douceur. C'est très beau. A lire sans modération.

mon coeur m'a réveillée la nuit dernière
il pleurait
comment puis-je t'aider lui demandai-je
mon coeur m'a répondu
écris ce livre

 je suis l'eau

suffisamment douce
pour offrir la vie
suffisamment dure 
pour la noyer

quand tu es brisée
et qu'il t'a quittée
ne te demande pas
si tu étais
assez
le problème c'est
que tu étais tellement
qu'il n'était pas capable de le porter



09 juillet 2018

31/ L'Affaire des Corps sans Tête


Voici un livre qui ne faisait pas parti du défi 2018 au départ mais, en suivant la vidéo de Gérard Collard sur youtube, celui-ci a réussi à me donner envie de le lire et ma sœur me l'a offert pour mon anniversaire. Aussitôt reçu, aussitôt lu!
On est en 1791, aux lendemains de la Révolution française, dans un Paris qui tente de construire la démocratie... Des cadavres sont repêchés dans la Seine et l'intrigue va révéler un complot dans les plus hautes sphères du pouvoir. Bien que totalement sorti de l'imaginaire de l'auteur, il est complètement plausible, bien pensé, bien intégré dans les événements historiques. 
En plus de l'aspect polar, le héros, Victor Dauterive, nous entraîne dans le quotidien de l'époque, à la rencontre de différents corps de métiers, à la rencontre de personnages historiques (Marat, La Fayette, Louis XVI, Olympe de Gouge, etc), partage les difficultés de survie du peuple des quartiers pauvres.
Il faut un peu s'accrocher au départ à cause du nombre impressionnant de personnages, mais ça vaut vraiment le coup pour ressentir l'époque.

Il existe deux autres romans qui font suite à ce premier volet:
- L'Affaire de l'homme à l'escarpin
- La Disparue de Saint-Maur
et ils sont dans ma PAL! J'ai hâte de les lire mais ce ne sera pas pour tout de suite... Un 4e est en route!
Il existe un site dédié, par l'auteur: http://www.lesenquetesdevictordauterive.com/
et un facebook...

"A cinquante toises de la rive, le bachot fit une dangereuse embardée. Massieu redressa l'embarcation in extremis, d'un bon coup de godille, les yeux écarquillés dans la pénombre. Il avait heurté quelque chose, mais quoi? Il se pencha et découvrit une masse blanchâtre. L'objet, perturbé dans sa trajectoire, tournait sur lui-même, tout près du bord. Massieu étouffa un hoquet de dégoût.
C'était un corps."

08 juillet 2018

BD11 Troubles fêtes


Attention, réservé aux plus de 18 ans!!!

Ce n'est pas la première fois que je lis une BD de Loisel, en plus en version ebook: j'ai beaucoup aimé son Peter Pan, j'ai adoré sa série "Magasin général", épopée québécoise et l'incontournable "Quête de l'oiseau du temps".
Mais alors là, surprise!, on est dans un tout autre univers puisqu'il aborde ici le genre érotique.
"Une ode au plaisir, rustique et très déshabillée." © Humanoîdes Associés
Le scénario est de Rose Le Guirec, qui n'est autre que la compagne de Loisel.
Ce sont des nouvelles charmantes, coquines et la dernière, ambiance vénitienne, plus longue avec beaucoup plus de texte que de dessins.
Grand Prix Angoulême 2003

01 juillet 2018

30/ Les Passeurs de livres de Daraya

C'est en tombant sur cette photo en octobre 2015, sur le facebook de Humans of Syria, et surtout en en lisant la légende, que Delphine Minoui, grand reporter au Figaro, décide d'en retrouver l'auteur:
https://www.facebook.com/HumanOSyria/

une bibliothèque secrète au coeur de Daraya

S'ensuivent des liaisons via skype et what's app avec Ahmad, le photographe en question, qui va nous conter la fabuleuse histoire d'une résistance, pacifiste ou armée, face aux forces de destruction massive développée sous les ordres de Bachar al-Assad. Une bibliothèque clandestine depuis fin 2013, face à la barbarie et la mort.

"- Notre révolution s'est faite pour construire, pas pour détruire."p.18
"- Les livres, c'est notre façon de rattraper le temps perdu, d'effacer à jamais l'ignorance, énonce-t-il à mi-voix." p.24
"Pour lui, ce lieu n'est pas seulement un espoir de guérison, c'est aussi un sas de respiration. Une page d'espoir dans le roman noir de la Syrie."p.27

D'autres activistes insoumis, Abou, Omar, Shadi, Hussam, vont se succéder devant la webcam et ainsi partager leur goût pour les livres, passion toute récente pour certains, leurs réflexions et leur courage.
Daraya, la ville rebelle, a résisté à la dictature tant qu'elle a pu, mais elle a su résister également aux intégristes.
Récit bouleversant, on enrage de voir à quel point le combat est inégal, à quel point, les autorités internationales , comme d'habitude, les laisse tomber. Et eux gardent espoir après avoir compris qu'un autre monde était possible, et, comme la Révolution française, cela prendra du temps...

"- La guerre est perverse, elle transforme les hommes, elle tue les émotions, les angoisses, les peurs. Quand on est en guerre, on voit le monde différemment. La lecture est divertissante, elle nous maintient en vie. Si nous lisons, c'est avant tout pour rester humain." p.49

et p.90, l'auteure nous donne la traduction de ce qui est écrit sur le dessin mural, qui sert de couverture au livre:
"Avant, on blaguait en disant: pourvu que l'école s'effondre. Et elle s'est effondrée."
et en lettre de sang, l'élève est en train d'écrire "Daraya" qui signifie "nombreuses maisons"...

Quelques uns des livres de Daraya:
L'Alchimiste, de Paulo Coelho
Al-Muqaddima (Le Livre des exemples), d'Ibn Khaldoun (historien tunisien qui tente de déterminer les causes de la montée et du déclin des dynasties arabes)
Le Petit Prince, de Saint-Exupéry
La Coquille (Al-Qawaqa'a), de Moustafa Khalifé (récit à la première personne des douze années de détention dans la  "prison du désert", la redoutable prison de Palmyre. Est traduit de l'arabe chez Actes Sud.)
Les Misérables, de Victor Hugo
Les sept habitudes des gens efficaces, de Stephen Covey (manuel de développement personnel, "Ce livre nous est précieux, précise Ahmad. C'est un peu notre boussole"p.83)





"Debout sur une petit scène improvisée, deux chanteurs entonnent des airs connus dans un micro. Comme un seul corps, la foule se met à fredonner une mélodie chargée d'allégresse. "Jenna! Jenna!" Paradis! Paradis! Je reconnais ce refrain, c'est le refrain de leur révolution, qu'ils ont ressusité au fond de leur sous-sol.
"Jenna! Jenna!"répètent-ils en choeur. L'appel lancinant d'une espérance. Le baume d'un chant, celui de la liberté, rescapé des profondeurs de la cité."

Un livre indispensable!

26 juin 2018

28/ La Belle du Gévaudan



J'aime bien la couverture et comme c'est un cadeau, dédicacé en plus, j'espérais vraiment aimer ce livre. Mais non! Axel Monge, le flic du roman, se la joue gros bras, a un humour à deux balles insupportable, surtout au début. Ses collègues de Mende nous sont présentés rapidement: "Lui, il est feignant, lui, il est nul, elle, elle est bien." J'exagère à peine! On ne les rencontre pas vraiment, donc aucune empathie. 

Des meurtres liés à l'histoire de la Lozère, c'était une super idée, la cathédrale de Mende, Du Guesclin, la Bête du Gévaudan, les clochers à peigne, la Résistance, les Guerres de Religions, Sainte-Enimie, Mandrin, le Vicomte de Morangiès...ça tourne au tourisme expéditif: on s'arrête, on prend une photo et on se casse! On attend beaucoup plus sur cette terre d'Histoire et d'histoires.  J'ai quand même apprécié la manière qu'a Ybtissem, la jeune historienne qui tombe très rapidement dans les bras de notre héros, de raconter certains événements historiques. C'est assez drôle. Mais ce sera le seul point positif pour moi.
Ça manque de profondeur, ça manque de chair, dommaaaage!

"Retour à la brigade. Après deux mois de congés obligatoires. À cause de cette putain d'affaire.
Un vague bonjour du plancton. Une traversée expéditive des couloirs. Pas un salut, des têtes qui se détournent. Je suis devenu un pestiféré. Mon burlingue n'a pas bougé. Exceptionnellement en ordre. Pas un papier, juste l'ordinateur. J'avais trié et classé, le jour de mon départ. Je pensais tellement être viré. 
Un mot gisait, dérisoire, déposé sur le clavier:
Axel, merci de venir me voir dans mon bureau dès votre retour.
Un mot signé Ducon: je l'avais baptisé ainsi le jour de son arrivée, il y a cinq ans. Dès les présentations:
- Vouland. Hilaire Vouland.
Axel Monge, j'avais répondu.
Vouland, avait embrayé. Un discours qui singeait maladroitement l'impro alors qu'il l'avait appris par cœur.
- Je viens d'être nommé  à  la  tête  de  cette  brigade. Bla, bla, bla ...
 Il avait conclu sur notre collaboration qu'il souhaitait sans nuages et avait lâché au passage qu'il était de Nemours. Ducon de Nemours. Une fulgurance au jeu des surnoms, une vieille réminiscence de la communale, sans doute une des mille et une manières de tuer le père. Maître Freud saurait confirmer."

20 juin 2018

27/ Alma


Deux histoires s'entremêlent, avec deux personnages principaux, à deux époques différentes. 
Époque contemporaine: Jérémie part sur les traces du fameux dodo mauricien aujourd'hui disparu. Il découvre une île où la modernité n'apporte pas que du progrès et cherche à retrouver l'histoire de sa famille.
Époque du passé: Dominique, dit Dodo ou "Coup de ros", ce"clochard merveilleux" au regard poétique subit les agressions d'une maladie qui le fait souffrir et d'un monde en train de changer.

Ce qui les unit, c'est d'abord leur nom de famille, Felsen, riche famille de propriétaires terriens, et le lieu, Alma aujourd'hui rebaptisée Maya, symbolisant Maurice et son histoire.

Le roman baigne dans une sorte de tristesse généralisée. On croise de nombreux personnages forts, surtout féminins d'ailleurs, mais on ne fait que les aborder alors qu'on préfèrerait les suivre plutôt que ce Jérémie immature et perdu. Dodo est plus intéressant, mais il finira par se perdre aussi.

Même si les thèmes sont intéressants et riches, c'est l'histoire d'une déchéance, donc ce n'est pas très réjouissant mais en plus, hormis quelques passages, c'est écrit dans un style assez ennuyeux. J'en attendais beaucoup et donc j'ai été déçue. J'avais largement préféré Onitsha et les quelques nouvelles que j'ai pu lire de Le Clézio.

"Je suis de retour. C'est un sentiment étrange, parce que je ne suis jamais venu à Maurice. Comment peut-on ressentir cette impression pour un pays qu’on ne connaît pas."

" Tout ce peuple, arraché à ses terres, dans la profondeur africaine, au pied du Kilimandjaro, sur les rives du lac Nyassa, ou dans le pays de Galla, en Erythrée, en Ethiopie, ces hommes, ces femmes enchaînés, marchant sans fin sur un chemin semé de cadavres et d’os, prisonniers des Arabes à Kilwa, vendus à Zanzibar, empilés dans des boutres, mourant de soif, de dysenterie, de variole. Et, tout ça pour quoi ?"

"Là-bas, à Paris, le soleil ce n'est pas le soleil, c'est un cachet d'aspirine pour guérir les gens de leur mal de tête."

16 juin 2018

BD10 Jean Doux et le mystère de la disquette molle


Dessin étrange qui fait plus penser à un vieux jeu vidéo qu'à une BD. Comédie-thriller-aventure avec une pointe de surnaturel, le tout à la sauce vintage, c'est un genre plutôt rare. En plus l'action se déroule dans une entreprise qui fabrique des broyeuses à papier, sujet encore plus rare
Au bout du compte, on ne lâche pas parce qu'on veut arriver au bout de l'intrigue et on passe un bon moment, donc mission accomplie!







13 juin 2018

26/ L'Ordre du Jour


Eric Vuillard retrace deux moments clés de l'Allemagne nazie, deux moments où tout aurait pu basculer à l'inverse de ce qui a été.

Le premier est le moment où vingt-quatre des hommes les plus puissants du pays vont apporter leur soutien financier au régime. Ils profiteront plud tard d'une main d'oeuvre, gratuite et peu revendicative, qui contribuera au renforcement de ces entreprises. Pour la plupart, elles sont aujourd'hui encore parmi les plus riches du monde: Opel, Krupp, BASF, Bayer, Agfa, Siemens, Allianz, Telefunken, IG Farben, Varta.

Le deuxième moment est l'annexion de l'Autriche par une manipulation et une pression qui auraient pu exploser au visage d'Hitler mais la lâcheté de ses adversaires lui permettra une réussite totale et un accueil triomphale par la population, venue fêter en masse les nouveaux dirigeants. Ceux-ci se feront pourtant attendre et la situation est tellement ridicule qu'on pourrait en rire si on ne connaissait pas la suite des événements...

Avec des si...

extrait:
"Dans une lettre à Margarete Steffin, avec une ironie fiévreuse à laquelle le temps et les révélations d'après-guerre donnent quelque chose d'insoutenable, Walter Benjamin raconte que l'on coupa soudain le gaz aux Juifs de Vienne; leur consommation entraînait des pertes pour la compagnie. C'est que les plus gros consommateurs étaient précisément ceux qui ne payaient pas leurs factures, ajoute-t-il. À cet instant, la lettre que Benjamin adresse à Margarete prend un tour étrange. On n'est pas sûr de bien comprendre. On hésite. Sa signification flotte entre les branches, sur le ciel pâle, et lorsqu'elle s'éclaire, formant soudain une petite flaque de sens au milieu de nulle part, elle devient l'une des plus folles et des plus tristes de tous les temps. Car si la compagnie autrichienne refusait à présent de fournir les Juifs, c'est qu'ils se suicidaient de préférence au gaz et laissaient impayées leurs factures."

L'auteur évoque l'artiste Louis Soutter (1871-1942) à l'oeuvre tourmenté: "ses petits personnages obscurs, se tordant comme des fils de fer, me semblent un présage."






Récit court, terrible et passionnant, à lire et à relire, avec des mots rares comme aboulie, palinodie ou picrocholin 😮 et découverte d'un auteur dont je lirai d'autres écrits! 



10 juin 2018

25/ Tiens ferme ta couronne


Après des critiques favorables de l'intelligentsia classique (Télérama, Le Masque et la Plume, etc), puis le prix Medicis 2017  qui couronne ce roman, je suis passée outre mes réticences et je l'ai lu, d'autant qu'on me l'avait offert.
Un homme, un peu fêlé et alcoolique, a écrit un scénario de 700 pages sur Herman Melville "The great Melville" et rêve de le faire réaliser par Michael Cimino.

J'ai trouvé l'écriture très belle et des passages passionnants mais, malgré cela, globalement, je me suis ennuyée. Les moments rocambolesques sont souvent longuets et donc brisent leur effet.
Donc un grand BOF, hélas!

"A cette époque, j'étais fou. J'avais dans mes valises un scénario de sept cents pages sur la vie de Melville: Herman Melville, l'auteur de Moby Dick, le plus grand écrivain américain, celui qui, en lançant le capitaine Achab sur les traces de la baleine blanche, avait allumé une mutinerie aux dimensions du monde, et offert à travers ses livres des tourbillons de prophéties auxquels je m'accrochais depuis des années; Melville dont la vie avait été une continuelle catastrophe, qui n'avait fait à chaque instant que se battre contre l'idée de son propre suicide et, après avoir vécu des aventures fabuleuses dans les mers du Sud et connu le succès en les racontant, s'était soudain converti à la littérature, c'est-à-dire à une conception de la parole comme vérité, et avait écrit Mardi, que personne n'avait lu, puis Pierre ou les Ambiguïtés, que personne n'avait lu, puis Le Grand Escroc, que personne n'avait lu, avant de se cloîtrer pour les dix-neuf dernières années de sa vie dans un bureau des douanes de New York, et de déclarer à son ami Nathaniel Hawthorne: "Quand bien même j'écrirais les Evangiles en ce siècle, je finirais dans le ruisseau."


05 juin 2018

BD9 L'apprentie geisha

O-Tsuru (« la grue »), appelée ainsi parce que petite elle avait l'habitude de se tenir sur un pied pour réchauffer l'autre, a été vendue par ses parents pour qu'elle devienne une geisha. Elle va donc commencer comme shikomikka («apprentie ») dans une okiya : la maison où vivent les geishas. En faisant les commissions de ses aînées, Tsuru va découvrir la vie de ces femmes. Enfin, un jour, son tour arrive. Elle se rend dans la chambre de son bienfaiteur. Celui qui, en payant les frais de cérémonie, va la faire entrer dans le monde des geishas. Tsuru va alors prendre le nom de Tsurugiku et devenir une geisha célèbre dans le monde des plaisirs.

Quand Kazuo Kamimura faisait ses débuts de dessinateur de mangas, il louait un bureau au premier étage d'une maison de geishas à Agarazuka, l'un des quelques quartiers de Tokyo où vivent des geishas. C'est probablement là qu'il a découvert le monde d'élégance et de tristesse dans lequel vivent les geishas qu'il nous fait découvrir. Leur vie n'est pas aussi facile que certains films romantiques veulent le laisser croire. L'auteur montre bien la violence dont elles sont victimes et combien elles sont avant tout victimes d'un système  où la pauvreté est le motif principal pour les familles de vendre leurs filles, et non un éventuel prestige artistique!

Certaines scènes sont assez crues, mais il faut en passer par là pour rendre compte de cette vie faite d'attente, de répétitions et de servitude.  Le manga est assez long, surtout que des passages complets se répètent, peut-être parce qu'il était publié en épisode?
A part ça, BD très instructive qui mérite un détour, même si je ne suis pas follement emballée, je la conseille fortement.